Le domaine Kistler a été fondé en 1978 par Steve Kistler et Mark Bixler. Quelle était leur philosophie au départ et où en est-on 50 ans plus tard ?

Lorsque Steve Kistler et Mark Bixler ont fondé Kistler Vineyards en 1978, leur conviction fondamentale — et radicale à l’époque — était qu’il était possible de cultiver en Californie un chardonnay exceptionnel, reflétant le terroir, ce que Bixler résumait avec brio en ces termes : « Nous récoltons simplement de bons raisins… de très bons raisins. »

Dès le départ, nous sommes avant tout des vignerons : nous appliquons le respect de l’Ancien Monde aux terroirs du Nouveau Monde, nous nous appuyons sur des cépages bourguignons et nous nous engageons dans une philosophie à long terme où les décisions mettent une décennie, voire plus, à mûrir. Plus de 45 ans plus tard, la conclusion est claire : ils avaient raison, et nous n’avons jamais dévié de cette voie. Les pratiques du domaine restent inchangées dans leur esprit : levures indigènes, vins non filtrés et non collés, absence de brassage des lies, faibles rendements et cuvées parcellaires qui ne sont mises en bouteille qu’après plus d’une décennie d’élevage. La transition à la tête de l’entreprise, de Steve Kistler à Jason Kesner, s’est elle-même déroulée selon le calendrier serein propre à Kistler : un dialogue viticole de huit ans avant tout passage de relais officiel. Ce qui a commencé comme une idée originale est aujourd’hui la preuve, depuis près de cinquante ans, d’une ligne de conduite sans compromis.

Pouvez-vous nous présenter vos vignobles et leurs caractéristiques ? Qu’est-ce qui les différencie des vignobles voisins ?

Kistler exploite des vignobles répartis sur quatre régions distinctes du comté de Sonoma, chacune dotée d’un terroir qui lui est propre. La philosophie qui sous-tend l’ensemble de ces vignobles est la même : la transparence du terroir, grâce à la plantation uniforme du clone «Kistler Heritage» de chardonnay sur tous les sites, afin de révéler ce qui rend chaque lieu unique.

Ce qui distingue Kistler de ses voisins, ce n’est pas seulement la géographie, mais aussi la philosophie du clone unique : en plantant un seul clone exclusif « Heritage » sur tous les sites, les différences entre les vins sont purement liées au terroir : sol, altitude, exposition et climat. Le contraste est fort, par exemple, entre l’intensité volcanique de notre vignoble situé à 500 mètres d’altitude et le terroir sableux et rafraîchi par la mer de Goldridge, à Trenton Roadhouse, à 60 mètres d’altitude.

Vous vous consacrez uniquement au Chardonnay et au Pinot Noir. Pouvez-vous raconter l’histoire des clones que vous utilisez ?

Ce qui unit tous ces vignobles, c’est un clone unique et exclusif de chardonnay baptisé « istler Heritage Clone». C’est un descendant de la famille Wente de Livermore, originaire de Bourgogne et adapté à la Californie, perfectionné au fil des décennies en collaboration avec le viticulteur Larry Hyde et qui constitue désormais, depuis le début des années 2000, le seul cépage de chardonnay utilisé chez nous. Réputé pour son millerandage naturel, ses faibles rendements, ses arômes concentrés et sa rétention d’acidité exceptionnelle, ce choix d’un clone unique est extrêmement rare et constitue la pierre angulaire de la philosophie de Kistler en matière de transparence des terroirs.
Pour le pinot noir, deux sélections patrimoniales exclusives — KV1 (Calera) et KV2 (Swan) — sont multipliées en interne depuis plus de 25 ans. Elles offrent les mêmes caractéristiques de concentration, d’acidité naturelle et d’arômes prononcés qui définissent le programme dédié au chardonnay, et sont désormais co-plantées sur tous les nouveaux sites de pinot noir créés depuis 2017.

Quelle est votre approche dans la vigne et au chai pour exprimer au mieux la personnalité de chaque terroir ?

Notre approche, tant au vignoble qu’à la cave, est guidée par une seule conviction : moins nous intervenons, plus chaque terroir s’exprime pleinement. Au vignoble, cela se traduit par une culture sans irrigation avec un apport minimal d’intrants, des vendanges nocturnes et la patience de laisser les vieilles vignes s’exprimer pleinement dans le terroir. En cave, cela signifie des fermentations avec des levures indigènes, l’absence de collage et de filtration, l’exclusion du vin de presse et un traitement tout en douceur à chaque étape afin que ce qui se retrouve dans la bouteille soit le fruit, du terroir et du millésime, avec le moins d’empreinte humaine possible.

Il y a depuis toujours chez Kistler un savoir-faire d’excellence reconnu dans le monde entier. Comment parvenez-vous à préserver cette constance de qualité au fil des années, tout en continuant à innover et à vous adapter aux évolutions du climat et du marché ?

La cohérence repose sur une philosophie inébranlable : obtenir les meilleurs fruits possibles issus des meilleurs terroirs possibles, conserver nos méthodes de vinification et laisser le terroir et le millésime s’exprimer pleinement.
L’utilisation exclusive du clone « Heritage » dans toutes les plantations de chardonnay garantit un style maison cohérent, où la seule variation significative d’une cuvée à l’autre réside dans l’expression authentique des différents terroirs et des différents millésimes.
Des relations de longue date avec les viticulteurs, dont certaines remontent à 1979, associées à la patience d’attendre une décennie, voire plus, avant de commercialiser un nouveau parcellaire en tant que vin de terroir, garantissent que chaque vin de la gamme représente un terroir parfaitement compris et pleinement arrivé à maturité.
La résilience face au climat est intégrée à la culture elle-même : les vignes à racines profondes, cultivées sans irrigation sur une grande diversité d’altitudes et de sols, sont intrinsèquement moins sensibles à la chaleur, à la sécheresse et à la volatilité saisonnière que les vignobles irrigués de manière conventionnelle.
Chez Kistler, l’innovation est lente et réfléchie : les nouveaux terroirs sont plantés et observés pendant des années avant d’être commercialisés ; les investissements dans la cave privilégient la qualité de l’exécution plutôt que le volume, et les décisions sont prises dans une perspective à cinquante ans, et non pour le prochain millésime.