Compte rendu de millésime écrit par Elaine & Manfred Krankl, traduit par Valade & Transandine. Retrouvez ici le texte original : 2025 SQN SPRING OFFER LETTER

Cher expert du goût,

« Un homme qui travaille avec ses mains est un ouvrier ; un homme qui travaille avec ses mains et son cerveau est un artisan ; mais un homme qui travaille avec ses mains, son cerveau et son cœur est un artiste. » Louis Nizer

Je ne sais pas vraiment dans quel groupe je me situerais, probablement surtout dans le premier, mais on m’a déjà rangé dans toutes sortes de catégories étranges. Je pense être raisonnablement créatif , « je » étant Manfred, bien sûr, et cela est parfois mal interprété par certains. Alors, pour clarifier ma position, j’aimerais partager quelque chose que j’ai récemment lu à propos des personnes créatives.

Voici un extrait de Creativity de Mihaly Csikszentmihalyi :

Les individus créatifs sont souvent considérés comme étranges, voire arrogants, égoïstes ou impitoyables. Il est important de garder à l’esprit qu’il ne s’agit pas forcément de traits propres aux personnes créatives, mais plutôt de traits que les autres leur attribuent en fonction de leur perception.

Lorsqu’on rencontre quelqu’un qui concentre toute son attention sur la physique ou la musique, qui nous ignore et oublie notre nom, on le qualifie d’« arrogant », alors qu’il pourrait être extrêmement humble et chaleureux s’il pouvait seulement détourner son attention de sa quête.

Si cette personne est tellement absorbée par son domaine qu’elle ne tient pas compte de nos souhaits, on la juge « insensible » ou « égoïste », alors même que ces attitudes sont peut-être très éloignées de son esprit. De la même manière, si elle poursuit son travail sans tenir compte des projets des autres, on la dit « impitoyable ».

Pourtant, il est pratiquement impossible d’approfondir un domaine au point d’y apporter un véritable changement sans lui consacrer toute son attention, et, ce faisant, sans paraître arrogant, égoïste ou impitoyable aux yeux de ceux qui estiment avoir droit à l’attention de la personne créative.

En réalité, les personnes créatives ne sont ni monomaniaques, ni étroitement spécialisées, ni égoïstes. Elles semblent même être tout le contraire : elles aiment établir des liens avec des domaines de connaissance voisins. En principe, elles ont tendance à être attentives et sensibles. Mais les exigences de leur rôle les poussent inévitablement vers la spécialisation et vers une forme d’égoïsme. Parmi les nombreux paradoxes de la créativité, celui-ci est peut-être le plus difficile à éviter.

Je reconnais qu’il y a quelque chose d’un peu arrogant à écrire cela juste après avoir dit que je me considérais comme raisonnablement créatif. Mais bon, je vais devoir vivre avec maintenant.

Permettez-moi enfin d’ajouter une pensée d’un autre homme brillant :

« L’art n’est pas dans les outils, les matériaux ou l’équipement que nous utilisons. Il est dans la manière dont nous voyons le monde. » Rick Rubin

Avec cela en tête, je pense que c’est bien d’ART que nous devons continuer à parler… et, bon sang, nous avons quelques merveilles à vous révéler et à vous proposer. Resserrez vos bretelles et ouvrez grand les oreilles.

Avec cette lettre, nous vous proposons les vins particulièrement beaux issus de notre cher Eleven Confessions Vineyard, dans le grand millésime 2021, ainsi que notre grand blanc annuel, issu de 2022.

Permettez-moi de commencer rapidement par le millésime, puis nous entrerons dans le détail de chaque vin.

2021 a offert, de mon point de vue, des conditions presque « rêvées ». Des températures douces tout au long de la saison de croissance. Rien d’extrême, rien d’extravagant, rien d’étrange, rien d’imprévu. Du soleil, oui, mais un soleil bien élevé, civilisé, qui sait se tenir. Cela paraîtra peut-être « ennuyeux » à certains, mais Dieu sait que ce n’est pas mon cas. La vigne ne peut pas faire son travail lorsqu’elle est constamment perturbée. Cette année-là, elle a pu avancer méthodiquement jusqu’à la ligne d’arrivée.

Passons maintenant aux vins eux-mêmes. Je vais commencer par :


Syrah Eleven Confessions Vineyard 2021

Tout, dans cette beauté, est exactement comme cela devrait être. Cela peut sembler un peu prétentieux, mais c’est ce que je ressens… et Elaine aussi.

L’assemblage est composé de 85,0 % Syrah, 9,7 % Grenache, 1,3 % Petite Sirah et 4,0 % de cépages blancs, Muskat et Viognier.

77 % des raisins ont été égrappés, tandis que 23 % ont fermenté en grappes entières, donc avec les rafles. Le vin a ensuite été élevé en barriques pendant environ 38,5 mois, dont 52 % de bois neuf, le reste étant composé de fûts âgés de 1 à 4 ans. Le tout en chêne français.

Je suis certain que cela ne vous surprendra pas si j’écris que ce vin n’est pas une mauviette. Mais ce qui pourrait surprendre, en revanche, c’est à quel point il est posé, civilisé, élégant…

Aucun critique ne l’a encore dégusté, mais Elaine et moi l’avons goûté plusieurs fois, très récemment encore, il y a seulement quelques jours. Mes notes disent ceci :

Très belle couleur, extrêmement sombre, mais brillante. Le nez est profond, marqué par le graphite, la sève d’arbre, les cerises rouges mûres compotées, la pierre humide, la myrrhe et les pétales de fleurs exotiques. C’est un nez vivant, mais jamais outrancier.

La bouche est superbement ample, veloutée, et se livre avec beaucoup de plaisir. Il y a ici une vivacité délicieuse, presque joueuse, ainsi qu’un toucher satiné, très séduisant. Le vin est accueillant, plaisant, sans prétention, et son élégance finit par vous rattraper presque par surprise.

L’ensemble est tissé très serré : aucun élément, aucune description sophistiquée ne dépasse vraiment. Tout concourt plutôt à former un ensemble harmonieux. On n’a tout simplement pas envie d’arrêter de le boire.

Si ce vin ne faisait pas chavirer votre barque, alors je serais obligé de vous annoncer une bien triste nouvelle : vous n’aimez probablement pas le vin. Peut-être devriez-vous vous en tenir aux matcha lattes.

Ou alors, avant d’en arriver là, essayez d’abord le joyau suivant. Il saura sûrement vous ranimer. Et si cela ne fonctionne toujours pas, nous avons encore une troisième bouée de sauvetage. Après cela, en revanche… appelez les urgences.


Nous avons ensuite le ravissant :

Grenache Eleven Confessions Vineyard 2021

Cette séduisante maman n’est, elle non plus, pas exactement destinée aux âmes sensibles. Mais comme je le dis depuis des lustres, peut-être même au point d’en devenir agaçant, lorsque le Grenache est juste, il possède un côté merveilleusement féminin et délicat. Même lorsqu’il est généreux et corsé, il ne paraît ni brutal ni massif. Je suis heureux de pouvoir dire que c’est bien le cas ici, mais j’y reviendrai dans quelques paragraphes.

Les mensurations de ce modèle sont les suivantes :

86,1 % Grenache, 8,5 % Syrah, 4,4 % Petite Sirah, avec une petite note aiguë apportée par 1,0 % de cépage blanc, en l’occurrence du Viognier.

Ici, seulement 45 % des raisins ont été égrappés, tandis qu’un impressionnant 55 % a fermenté avec les rafles.

Plus je reste longtemps dans ce métier, plus j’aime les rafles « mûres » sur le Grenache.

29 % des fûts étaient neufs, mais il s’agissait exclusivement de grands demi-muids, c’est ainsi que les Français les appellent. Ce sont des contenants de 600 litres, par opposition aux barriques bordelaises ou bourguignonnes de 225 ou 228 litres. Ce vin a, lui aussi, passé près de 39 mois en fût, à méditer et à s’améliorer tout seul, jusqu’à être prêt à sortir de son cocon.

Aucun critique prétentieux ne l’a encore dégusté non plus. Mais la plus redoutable de toutes, celle que j’appelle E, l’a goûté. Et les premiers mots qui sont sortis de sa bouche ont été :

« Mmm… c’est délicieux !!! »

Et je peux vous promettre qu’elle n’est pas du genre à se laisser facilement impressionner.

La couleur est, elle aussi, remarquablement sombre. Pas aussi noire que celle de la Syrah, mais assez impressionnante pour un Grenache. Le nez est lumineux, légèrement épicé, avec des notes de poivre rouge, d’écorce d’orange et même de tisane à la camomille.

En bouche, le vin est très souple, très doux, très caressant. Il possède une densité portée, presque aérienne, avec des saveurs de pot-pourri de baies rouges d’une grande pureté. Il donne une impression intacte, immaculée, comme une neige fraîchement tombée que personne n’aurait encore piétinée.

On y trouve aussi quelques nuances luxueuses de cuir. Elaine l’adore, et moi aussi. La finale est extravagamment longue. Du bonheur en bouteille, une pure succulence.

Je ne sais pas ce que je pourrais ajouter. Si cela ne fait pas monter votre compte-tours, alors rien ne le fera. Et pourtant… nous avons encore autre chose.


California White Wine Distenta IV 2022

Pas de singeries ici non plus.

2022 a été un bon millésime d’un point de vue qualitatif, mais misérable du point de vue des rendements. A moins que vous ne trouviez que 1,05 tonne par acre, soit 0,93 livre par pied de vigne, soit parfaitement acceptable. Si c’est le cas, alors je ne peux plus vous parler.

Des années et des années de sécheresse finissent forcément par laisser des traces. Qualitativement, c’est beau, merci dure Mère Nature, mais ce sont des rendements qui peuvent vous mener à la faillite.

Heureusement, nous sommes des non-abandonneurs convaincus, et nous avons à nos côtés une formidable équipe de fidèles compagnons de route, qui nous aide à continuer à faire avancer la machine, même lorsque cette machine est plus petite que d’habitude.

Cette cuvée pleine d’allure est composée de :

32,0 % Roussanne, 30,0 % Gelber Muskateller, 15,0 % Chardonnay, 13,0 % Petit Manseng et 10,0 % Viognier.

Comme pour chacun de nos vins, les raisins proviennent exclusivement de nos propres vignobles : 64 % Eleven Confessions, 28 % Cumulus et 8 % The Third Twin.

Comme toujours chez nous, les raisins sont récoltés de nuit. Après tri, ils sont pressés en grappes entières, puis le jus est immédiatement transféré en fûts. Pas de débourbage, pas de stabilisation à froid, rien de tout cela. Nous voulons tout garder.

Les vins effectuent leur fermentation alcoolique, puis leur fermentation malolactique, dans les mêmes contenants. Les lies sont ensuite délicatement remuées pendant plusieurs mois et, comme c’est généralement le cas chez nous. Et comme ce fut le cas ici, les vins ne sont jamais soutirés. Ils restent donc sur leurs lies d’origine jusqu’à la mise en bouteille.

Ces petits trésors sont restés 22,5 mois en fût, et ils nous ont récompensés, vous et nous, pour notre patience. Le résultat est une vraie joie.

Mes notes sont plutôt brèves, surtout parce que nous avons tellement aimé ce vin que tout excès de verbiage aurait presque paru inconvenant. Elaine et moi l’avons dégusté sur deux jours afin de voir comment il tenait à l’air. Mes gribouillis disent ceci :

Couleur brillante, or pâle. Aromatique vive, alerte, enivrante, exotique. Le vin est assez riche, très aromatique, presque parfumé. Le Muskat y contribue certainement. Le deuxième jour, il est encore meilleur.

Texture superbement crémeuse, avec des notes de pétales de fleurs blanches, de mangue et d’acacia, le tout magnifiquement tissé ensemble. Un long temps de carafe est vivement recommandé, deux heures minimum.

Très opulent, très long, très sexy, très ouvert d’esprit.

Cela étant dit, ne laissez pas ces vins vous filer entre les doigts. On ne vit qu’une fois. Faites-vous confiance, faites confiance à notre histoire, et passez à l’action.

Aucune communication ne devrait quitter notre maison sans que nous vous disions à quel point nous vous apprécions et combien nous vous sommes reconnaissants. Vous nous poussez à continuer, à travailler dur, de haut en bas.

MERCI BEAUCOUP.

Elaine & Manfred Krankl